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Full text of "Esthétique des Villes"

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PAR 



Ch. BULS 

BOURGMESTRE DE BRUXELLES 
MEMBRE DE LA CHAMBRE DBS REPRÉSENTANTS 


Die ccne Dtabt wcl willcn rcgcrcn 
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Dit iê ber ouber wyeer Ucrc. 

(Ancienne inscription de F Hôtel de ville.) 


DEUXIÈME ÉDITION 


BRUXELLES 

IMPRIMERIE BRUYLANT-CHRISTOPHE & C« 
Successeur : ÉMILE BRUYLANT 

Rut de la Régence , 67. 

1894 


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PAR 


Ch. BULS 

BOURGMESTRE DE BRUXELLES 
MEMBRE DE LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS 


Die ecne Stabt vccl willcn reacren 
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Dit ia ber ouber wteer lecre. 

(Ancienne inscription de /*Hôtel de ville.) 


DEUXIÈME ÉDITION 


BRUXELLES 

IMPRIMERIE BRUYLANT-CHRISTOPHE & C'* 
Successeur : ÉMILE BRUYLANT 

Rue de la Régence, 67. 


1894 


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Congres de Venseignement du dessin. Poot et C ie , 1868. 

La Peinture allemande à 1 ' Exposition de Munich . V e Parent, 1870. 

L'Organisation nouvelle de l'enseignement primaire en Angleterre y* Parent, 

1870. 

One Excursion scolaire à Londres. Claassen, 1872. A 

Histoire de l architecture en Belgique (Patria Belgica). Bruylant-Chris- À 

tophe, 1873. 

Vienne en i 873 . Esquisses de voyage. C. Muquardt, 1873. 

A propos d'un rocher. Fantaisie esthétique. C. Muquardt, 1874. 

Un Projet de musée populaire. Muquardt, 1874. 

Un Projet de musée des Arts industriels . Ch. Vanderauwera, 1875. 

La Sécularisation de renseignement. Poot et C ie , 1876. 

Les Anciennes Gildes et Corporations. Bruylant-Christophe, 1876. 

Hors des sentiers battus. Les Monts Tatry. C Muquardt, 1882. 

Le Palais du Peuple. Programme d’organisation. A.Lesigne, 1890. 

Le Monténégro. Con^rence donnée au Club alpin belge. F. Hayez, 1 

1891. v 

Diocletia et Salona. Conférence donnée à la Société royale d’Archéo- 
logie A. Vromant, 1891. 

La Thessalie. Excursion aux météores. Conférence donnée à la \ 

Société royale belge de Géographie. J. Vanderauwera, 1892. 1 

Le Pèlerinage d'Olympie . Conférence donnée à la Société royale j 

d’Archéologie. A. Vromant, 1893 } 


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ESTHÉTIQUE DF.S VILLES 



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Nous avons rapidement exposé des idées méditées 
depuis longtemps, mûries au cours de nombreuses 
pérégrinations dans notre pays et en mille autres lieux. 

Notre but a été de rassembler tout ce qu’on peut 
évoquer quand on étudie la transformation d’une vieille 
ville forcée d’obéir aux exigences impérieuses de sa 
prospérité, afin que ceux qui ont la charge d’y satisfaire 
.ne se placent pas à un point de vue exclusif. 

Nous ne prétendons pas n’avoir rien oublié ; nous 
nous çstimerions heureux si cette étude excitait assez 
de discussions pour nous en révéler les lacunes. 

Bruxelles,'i5 décembre 1893. 






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PRÉFACE DE LA 2' ÉDITION 


Le rapide épuisement de la première édition de notre 
Esthétique des villes nous oblige à publier, un peu pré¬ 
maturément, une deuxième édition pour satisfaire 
aux nombreuses demandes qui nous sont adressées de 
tous côtés. 

Nous aurions voulu avoir le temps de tenir compte 
des critiques, afin de corriger les imperfections d’une 
œuvre improvisée à raison d’une circonstance spéciale. 

A vrai dire jusqu’à présent, à part trois observations 
fort bienveillantes qui nous ont été adressées par deux 
journaux, nous n’avons recueilli aucune critique, et 
nous avons au contraire reçu un monceau de lettres 
contenant les adhésions les plus chaleureuses. 

A ce point de vue, nous sommes, heureux de ne pas 
devoir tarder plus longtemps à remercier bien sincère¬ 
ment toutes les personnes qui nous ont fait l’honneur 
de nous adresser leur approbation et leurs félicitations, 
en des termes qui nous ont profondément touchés. 
L’appui que nous avons trouvé auprès d’un public 
compétent, nous encouragera à persévérer, car il nous 
prouve que nous sommes dans la bonne voie. 

Parmi les adhésions il nous en est venu d’hommes 
qui appartiennent à d’autres opinions politiques que la 




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nôtre. Nous y avons été particulièrement sensible, 
car elles nous prouvent, comme nous l’avons toujours 
soutenu, qu’en dehors du terrain où nous devons 
nécessairement nous trouver en lutte, il existe des oasis 
heureuses, du domaine des arts comme du domaine 
des sciences, où les citoyens de tous les partis peuvent 
s’entendre et communier sous les mêmes espèces. 

On nous a objecté qu’en somme nous n’avons rien 
dit de nouveau et que nos principes fondamentaux 
avaient déjà été présentés par Viollet-le Duc et Ernest 
Chesneau. 

Nous n’avoris émis aucune prétention à l’invention 
des principes sur lesquels nous avons appuyé nos 
propositions. Nous considérons lé Dictionnaire de l'archi¬ 
tecture française de Viollet-le Duc comme la Bible de 
tous ceux qui veulent se livrer à l’étude de l’art de 
bâtir, nous ne connaissons pas les œuvres d’Ernest 
Chesneau et nous ignorons à quelle époque il est venu 
donner des conférences à Bruxelles. Nous rappellerons 
seulement que, dès 1867, nous donnions à la Ligue de 
l’Enseignement un cours d’histoire des arts décoratifs où 
nous appliquions à la matière de nos leçons les prin¬ 
cipes que nous avons tenté d’adapter à l’esthétique des . 
villes. 

Nous ajouterons que nous avions bien vu appliquer, 
ces principes à l’architecture, mais que nous ne con¬ 
naissons aucun travail dans lequel l’auteur en ait fait 
usage pour le plan des villes. 

Quant à nos maîtres en matière d’esthétique, nous 
sommes heureux de les nommer, afin d’avoir l’occa¬ 
sion de leur témoigner notre vive reconnaissance 
pour les lumières dont ils ont éclairé pour nous 
l’histoire de l’art. A part Viollet-le Duc, ce ne sont 
pas des auteurs français; à l’époque où nous avons 
commencé ces études, aux environs de 1860, il n’y 
avait pas un traité d’esthétique sérieux en France, 




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tandis que,rAllemagne offrait à qui se donnait la peine 
d’en percer l’écorce souvent un peu dure, les admira¬ 
bles travaux de Visschers, de Botticher, de Schnaase, 
de Lübke, de Semper, de Springer et de Lotze. 

Depuis, la France a regagné en partie l’avance qu’elle 
avait laissé prendre par les esthéticiens allemands, 
grâce à l’initiative de MM. Henry Havard et Jules 
Comte, fondateurs de la bibliothèque des beaux-arts. 

Quand nous avons condamné l’âge des académies, 
nous pensions être facilement compris des initiés, car ils 
entendent par là la période de l’établissement définitif 
des monarchies absolues qui a produit un retour aux 
styles classiques pastichés; cela est si vrai que nous 
admirons les belles interprétations des traditions clas¬ 
siques faites par les architectes du quinzième et du 
seizième siècle en Italie et en France. 

Nos principes ont été appliqués à l’Académie des 
beaux-arts de Bruxelles, après l’adoption de notre 
projet d’école des arts décoratifs; nos critiques de cer¬ 
taines tendances académiques ne peuvent donc attein¬ 
dre en rien notre excellente école supérieure des arts 
plastiques. 

Nous n’admettons pas que la dualité de race de notre 
nationalité soit un obstacle au caractère national des 
œuvres de nos architectes. Que les Wallons fassent 
de l’architecture wallonne, que les Flamands fassent 
de l’architecture flamande, et si quelque artiste sent 
palpiter en lui les deux âmes, qu’il fasse de l’architec¬ 
ture de transition entre ces deux tendances! Cela est 
aussi possible que de construire en style romano-ogival 
ou gothico-renaissance. 

Et si, par aventure, cela faisait sourire d’entendre 
parler d’architecture wallonne et d’architecture fla¬ 
mande, nous nous ferions fort d’en définir non seule¬ 
ment les caractères, mais d’en citer des exemples. 

Pour répondre à la crainte que la préoccupation 


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artistique de conserver à Bruxelles son caractère 
moyenâgeux en fasse une ville archaïque très esthé¬ 
tique... mais inhabitable, qu’on nous permette de 
répondre qu’il faut s’être bien peu pénétré de l’esprit 
qui règne dans toute notre étude pour la partager. 
Nous y avons répondu d’avance en émettant l’avis que 
c’est dans la parfaite harmonie entre la forme et la 
destination des œuvres d’art comme des constructions 
que l’artiste trouvera les inventions les plus belles et 
les plus pittoresques. Nous ne voudrions pas plus d’un 
fauteuil incommode sous prétexte d’archéologie que 
d’une ville sans confort sous prétexte de beauté pitto¬ 
resque, et tout notre effort a tendu à concilier les 
exigences du beau et le respect de l’ancien avec les 
nécessités de la vie moderne. 

17 janvier 1894. 


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ESTHÉTIQUE DES VILLES 


I 

NÉCESSITÉ DE CETTE ÉTUDE. 

Les vieilles villes et les vieilles rues ont un charme 
spécial pour les esprits délicats qui ne sont pas-fermés 
aux impressions d’art. On ne peut dire qu’elles soient 
belles, et cependant elles sont attirantes, elles plaisent 
par ce beau désordre qui, ici, n’est pas un effet de l’art, 
mais un effet du hasard, si toutefois nous avons bien le 
droit de lui attribuer un résultat qui est dû à la crois¬ 
sance naturelle des habitations le long d’un sentier 
sinueux, élevé peu à peu au rang de rue. 

Il eût été bien inutile de se demander à l’époque où 
ces villes vénérables sont nées s’il y avait une esthétique 
applicable à leur plan. Elles poussaient, elles grandis¬ 
saient alors peu à peu, à mesure des besoins et confor¬ 
mément à ces besoins. Elles tiraient leur beauté et de 
cette conformité et du caractère local qui se reflétait 
dans leur construction. 

Il n’en est plus de même aujourd’hui; la rapidité et 
la facilité des déplacements attirent vers les capitales et 






12 


les grands centres industriels une population considé¬ 
rable. Les villes ne se peuplent plus seulement par la 
fécondité des femmes, c’est à l’immigration surtout 
qu’elles doivent le rapide accroissement de leur popu¬ 
lation. 

Les villes que des murs de fortification n’enceignent 
plus, occupent un espace considérable ; de là des exi¬ 
gences de circulation que ne connaissaient pas les 
vieilles cités et la nécessité d’y ménager de larges et 
droites voies, de là encore l’obligation de créer, de 
toutes pièces, des quartiers énormes ou d’éventrer de 
vieux ilôts de maisons pour livrer passage au flot crois¬ 
sant des piétons, des voitures et des trams. 

Enfin, les progrès de l’hygiène forcent encore les 
municipalités à percer de larges voies aérées à travers 
les masures et les bouges où régnent les épidémies. 

Les administrateurs,' les architectes et les ingénieurs 
chargés d’accomplir ces travaux ont donc à se demander » 

s’ils ne doivent pas observer certaines précautions esthé¬ 
tiques tout en satisfaisant aux exigences du progrès. 

• Si nous étions Américains, nous n’aurions pas de ces 
scrupules; en quelques coups de crayon nous trace¬ 
rions une série de rues parfaitement rectilignes et se 
coupant à angles droits, sur un sol bien nivelé. Mais 
nous sommes Belges, et nos villes wallonnes, pittores¬ 
quement étagées sur leurs assises de calcaire, nos 
villes flamandes avec leurs canaux ou leurs rues tor¬ 
tueuses convergeant vers la grand’place où se dresse 
fièrement le beffroi communal, nous plaisent trop pour 
qu’un plan en damier puisse nous satisfaire. 

Quand on jette les yeux sur le plan' d’une de nos 
^ grandes villes, on peut immédiatement distinguer la 
\ partie ancienne de la partie moderne. La première est 
\ formée d’un réseau de rues qui se ramifient, s’enchevê¬ 
trent comme les artères et les veines d’un organisme 
vivant; la seconde, avec ses voies parallèles ou perpen- 




— i 3 — 

dLulaires,a le caractère d’une cristallisation artificielle, 
sèche, mathématique. 

Si encore cette œuvre voulue avait été conçue ration¬ 
nellement, soit en vue de favoriser la circulation, soit 
pour obtenir un effet pittoresque ou grandiose, mais il 
n’en est rien ; la seule préoccupation qui ait guidé les 
auteurs de ces plans a été de combiner le lotissement 
le plus favorable à la vente des terrains. 

Nous en avons eu un exemple frappant sous les yeux: 
la plaine de Ten Bosch est restée fort longtemps livrée 
à la circulation ; elle formait, comme on sait, un vaste 
rectangle; nous nous étions dit, en la traversant, que si 
nous avions à faire le plan du quartier à y ériger, nous 
nous serions laissé guider par les sentiers foulés par 
les piétons; ils indiquaient évidemment les courants 
naturels de la circulation. Or, ces courants suivaient les 
diagonales du rectangle. Au lieu de s’inspirer de ces 
indications qu’a-t-on fait? On a tracé des rues parallèles 
à la rue de Livourne et à la rue Defacqz, obligeant ainsi 
les passants à parcourir les deux côtés d’un triangle 
rectangle, alors qu’ils auraient préféré en suivre 
l’hypoténuse. 

Ces considérations nous semblent justifier l’étude à 
laquelle nous voulons nous livrer. Elle doit donc com¬ 
prendre le plan des villes, la direction et la forme des 
rues et des places publiques, la décoration qu’elles 
peuvent recevoir : monuments, plantations, squares, 
la disposition et le style des édifices publics. 

A première vue, en donnant à cette étude le titre 
à'Esthétique des villes, nous semblons subordonner tout 
à la beauté, et des esprits positifs nous diront peut-être 
qu’il est des considérations d’ordre pratique qui ne 
doivent pas être perdues de vue par les bâtisseurs de 
villes. Nous n’en disconvenons pas; mais nous rappe¬ 
lons que dans les études sur l’esthétique des arts déco¬ 
ratifs publiées dans la Revue de Belgique, nous avons 


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soutenu que les artistes industriels trouveraient dans 
la parfaite harmonie entre la forme et la destination 
des objets les inventions les plus belles et les plus 
pittoresques. 

Ce principe esthétique est applicable aux plans de 
villes ou de monuments publics aussi bien qu’aux 
objets d’art industriel. Nous espérons le démontrer. 


II 

POINT DE VUE TECHNIQUE. 

Quels sont donc les principes qui doivent guider 
les ingénieurs chargés, soit d’améliorer la voirie d’une 
ville ancienne, soit de créer un nouveau quartier? 

Nous trouvons une première réponse à cette question 
dans un travail publié en i 885 (i), par un ingénieur de 
grand mérite, dont l’administration communale de 
Bruxelles a vivement regretté la mort prématurée. 

M. Van Mierlo définissait ainsi l’idée fondamentale 
de son projet : 

Les boulevards de ceinture présentent sur leur dé¬ 
veloppement un certain nombre de points auxquels 
aboutissent les grandes artères de circulation qui se 
prolongent au dehors et se ramifient dans les communes 
suburbaines. En joignant ces points par des diagonales, 
on rend la zone N.-E. accessible à la zone S.-O., et la 
zone S.-E. à la zone N.-O. 

Les points opposés dans la direction du nord au sud 
et dans celle de l’est à l’ouest sont pour la plupart 


(i) Charles van Mierlo. Projet d'ensemble pour l'amélioration de la voirie et la 
transformation de divers quartiers de la ville de Bruxelles, 1885. 




réunis par des voies de communication directes, tracées 
les unes parallèlement, les autres perpendiculairement 
au thalweg de la vallée de la Senne. Malheureusement, 
les rues de la rive droite suivent toutes les lignes de la 
plus grande pente, ce qui a ouvert la longue discussion 
sur les meilleures voies à créer entre le haut et le bas de 
la ville. 

Pour obtenir des communications entre toutes les 
parties de la ville, M. Van Mierlo se gardait bien de 
réunir les points opposés par des boulevards recti¬ 
lignes, de remblayer les ravins, d’éventrer des quartiers 
entiers, de dissimuler les irrégularités de la vieille 
voirie. 

Il cherchait à tirer un parti convenable des rues 
existantes, reliant celles qui ont à peu près la direction 
cherchée par des tronçons, ne reculant pas devant une 
courbe pour adoucir une pente, cherchant en même 
temps à ménager des points de vue et à respecter les 
vieux édifices. 

C’est de cet esprit pratique et de cette prudence que 
nous voudrions voir s’inspirer les administrateurs de 
nos grandes villes; dans cette direction, il n’y a que 
bénéfices à espérer. 

On conserve à la ville son caractère local et national, 
on ne détruit les souvenirs du passé que dans la stricte 
mesure des exigences de la vie moderne, on obtient des 
effets pittoresques, on ménage les finances communales, 
et l’on jette moins de perturbation dans les habitudes 
et les intérêts de la population. 

Le quartier Léopold est un exemple frappant des 
erreurs que l’on peut commettre quand on trace le plan 
d’un quartier nouveau. 

Que l’on vienne de Saint-Josse-ten-Noode ou d’Ixelles, 
on ne peut gagner la gare du Luxembourg qu’en che¬ 
minant en chicane; n’était-il pas tout indiqué que trois 
voies en éventail auraient dû rayonner de la gare pour 


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— i6 — 




permettre aux arrivants de se disperser rapidement 
dans leurs directions respectives? 

En obéissant à une nécessité pratique, en rendant 
l’accès de la gare plus rapide, on eût été amené en 
même temps à un plan du quartier Léopold qui lui 
aurait donné des aspects imprévus au lieu de la mor¬ 
telle banalité actuelle. 

Qu’on n’aille pas croire que nous voulions, par une 
recherche exagérée du pittoresque, bannir absolument 
les ensembles symétriques destinés à donner un carac¬ 
tère grandiose, monumental, à certaines parties de ville. 

Nous admettons que la place du Carrousel à Paris, 
avec la Madeleine et le Corps législatif se répondant, 
et la belle perspective des Charaps-Élysées, couronnée 
par l’Arc de l’Étoile, constituent l’un des plus beaux 
tableaux urbains qui se puissent voir en Europe. 

Mais pour créer ce quartier symétrique, il n’a rien 
fallu détruire, il a été gagné sur la campagne. 

La ville de Bruxelles a agi de même quand elle a 
tracé le plan du quartier Nord-Est. 

L’architecte de talent qui l’a dessiné a tiré un 
heureux parti de la pente du terrain pour obtenir un 
décor monumental. Il en a encore été de même à l’an¬ 
cien champ des manoeuvres qui a été transformé en 
Parc du Cinquantenaire. 

Quoique les avenues droites aient le défaut de ne pas 
laisser apercevoir l’architecture des édifices qui les 
bordent, il est des cas où il y a nécessité de les em¬ 
ployer et où même l’effet esthétique est bon. 

Cependant généralement elles demandent h être 
clôturées par un édifice marquant, à portée de l’œil. 
Chacun reconnaîtra, pensons-nous, que la rue Royale 
est trop longue et que l’église Sainte-Marie, s’il n'avait 
fallu consulter que l’effet décoratif, eut mieux terminé 
cette énorme perspective si elle avait été placée à la 
hauteur du Jardin botanique. 








— 17 — 

La rue de la Loi présente le même défaut. 

Quand la largeur de la voie est proportionnée à sa 
longueur, l’effet est immédiatement meilleur. Tel le 
boulevard Botanique se prolongeant jusqu’au plateau 
de Koekelberg ; il est d’un effet grandiose qu’accentuent 
la pente du terrain et le relèvement de celui-ci au delà 
du canal. Ici, c’est la chaussée elle-même dont le redres¬ 
sement arrête l'œil et le satisfait. 

Une chose dont il nous a toujours paru que les archi¬ 
tectes ne se méfiaient pas assez, c’est de leur tendance 
à regarder leur plan à vol d’oiseau; penchés sur leur 
papier, ils recherchent alors des symétries qui ne se 
remarquent plus du tout lorsqu’on se promène dans le 
quartier réalisé. Nous sommes persuadé que beaucoup 
de Bruxellois n’ont jamais observé la symétrie que 
Guimard a apportée dans le plan du quartier du Parc. 
Les pavillons et les motifs décoratifs de la balustrade 
du palais des Académies et de l’hôtel Errera qui se 
répondent sont si éloignés les uns des autres, que l’œil 
ne s’aperçoit pas que, dans la pensée de l’architecte, 
ils étaient destinés à se faire pendant. 

C’est donc de la vue horizontale que les architectes 
devraient surtout se préoccuper et non de la vue cava¬ 
lière, sensible seulement pour les aéronautes qui pla¬ 
nent de loin en loin au-dessus de la ville. 

Lorsqu'une ville s’est, comme Bruxelles, développée 
sur le penchant d’une colline abrupte, les problèmes de 
la viabilité se compliquent et présentent des solutions 
souvent difficiles. 

Autrefois, les quartiers élevés de Bruxelles n’étaient 
occupés que par les palais des princes et quelques 
hôtels seigneuriaux entourés de vastes jardins; la ville 
s’étendait sur les deux rives de la Senne, et les maisons 
des bourgeois, grimpant jusque la cathédrale, s’arrê¬ 
taient au pied des remparts qui, tout le long de la rue 
d’Isabelle actuelle, clôturaient de ce côté les jardins 

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— 18 — 


des ducs de Brabant (i). La chaussée de Louvain, abou¬ 
tissant au Treurenberg, et la chaussée de Namur, con¬ 
duisant jusqu’à la Montagne de la Cour, perçaient 
seules les murailles de ce côté. Les rues qui, aujour¬ 
d’hui, descendent du plateau supérieur vers le bas 
étaient primitivement des sentiers serpentant au fond 
de ravins, et l’on ne les montait guère qu’à pied ou à 
dos de mule ; les lourds équipages d’autrefois auraient 
eu peine à s’y engager. Ces venelles anciennes, en se 
garnissant peu à peu d’habitations, ont conservé la rai¬ 
deur de leur pente, car elles descendent perpendicu¬ 
lairement au thalweg de la Senne. 

M. Van Mierlo a montré, dans son travail, que les 
voies de communication faciles ne peuvent être établies 
que du nord-est au sud-est (Observatoire à porte d’An- 
derlecht) et du sud-est au nord-ouest (porte Louise à 
porte d’Anvers), parce qu’elles prennent le versant de 
la colline de biais, ce qui permet de leur donner des 
pentes plus faibles. 

C’est pourquoi tant d’auteurs de plans ont perdu leur 
temps en cherchant à adoucir la pente entre la place 
Royale et la rue du Cantersteen ; c’est pourquoi M. Ma- 
quet a trouvé la meilleure solution du problème en 
conduisant sa rue le long du flanc de la colline, d’abord 
dans la direction du nord, puis en la repliant vers le 
sud-ouest. 


III 

POINT DE VUE ESTHÉTIQUE. 

Mais les administrateurs d’une grande ville qui a 
une histoire et qui conserve des restes trop rares, hélas ! 


(i) Voir le plan de Deventer. Atlas des Villes de Belgique au XVI" siècle. Institut 
national de Géographie. 



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— 19 — 




du passé, ne doivent pas se préoccuper uniquement des 
intérêts de la viabilité. Ils doivent se souvenir qu’ils 
appartiennent à une nation qui compte dans l’histoire 
de l’art et chez laquelle les bourgeois mettaient leur 
fierté à orner la cité natale. 

Or, il se trouve que si l’on recherche les règles 
esthétiques applicables aux vieilles villes, en vue de 
les transformer conformément aux exigences de la vie 
moderne, c’est précisément en suivant les principes 
indiqués par l’ingénieur que l’artiste trouvera les solu¬ 
tions les plus conformes à son idéal. 

Qu’on ne nous range donc pas parmi les admirateurs 
intransigeants du passé qui, amants exclusifs du pitto¬ 
resque, regrettent le voùtement de la Senne et les 
masures infectes qui laissaient suinter la fièvre dans 
un cours d’eau immonde. 

Une ville prospère doit fatalement se transfor¬ 
mer, s’adapter à des besoins nouveaux de circula¬ 
tion, à des exigences de propreté, d’hygiène et de 
confort. 

Mais cette évolution ne doit pas se faire brutalement, 
elle doit s’opérer avec un respect filial pour tout ce qui 
peut, sans inconvénient, être conservé de souvenirs 
anciens. 

Nous avons toujours soutenu, et l'observation autant 
que l’étude nous ont de plus en plus confirmé dans 
cette opinion, que les architectes produiront les plans 
de rues et de monuments les plus satisfaisants pour 
l’œil, les plus originaux et les plus durables, en tirant 
parti des accidents topographiques, des exigences pra¬ 
tiques et des nécessités imposées par l’usage auquel 
les monuments sont destinés. 

Le beau mérite de commencer par tout niveler, 
de planter sur le sol aplani un décor monumental tiré 
de toutes pièces des souvenirs classiques de l’artiste! 
Puis de loger tant bien que mal, derrière une façade 







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V 


— 20 — 

théâtrale ou bien symétrique, les services auxquels le 
bâtiment est destiné ! 

Combien plus intéressante et plus vivante sera 
l’œuvre de l’architecte qui, prenant corps à corps les 
difficultés de sa tâche, aura complété le panorama 
urbain par un ensemble monumental s’adaptant à la 
topographie du site, satisfaisant aux exigences de la 
circulation, tirant parti des accidents de terrain, des 
différences de niveau, des nécessités de la distribution 
intérieure, pour produire une construction ayant la 
saveur du terroir et non la banale beauté qui se ren¬ 
contre dans toutes les capitales d’Europe et d’Amé¬ 
rique. 

Bruxelles partage avec Lisbonne, Édimbourg et 
Constantinople l’avantage d’ètre construit sur un ter¬ 
rain inégal et d’offrir ainsi des points de vue variés sur 
ses quartiers inférieurs et sur ses monuments ; la place 
du Congrès, la place Belliard et la place Poelaert ont 
des échappées sur la vallée de là Senne qui peuvent 
être comparées aux panoramas des capitales du Por¬ 
tugal, de l’Écosse et de la Turquie. 

Il ne faut donc pas hésiter à détourner une rue de la 
droite inflexible ou à percer un pâté de maisons, si l’on 
peut obtenir par là une vue sur un clocher, ou sur un 
monument intéressant. 

Mais il faut apporter un goût délicat dans lè choix de 
ces points de vue. C’est ainsi que nous n’hésitons pas 
à critiquer la rue qu’on a cru devoir percer devant 
l’église Sainte-Gudule, et nous espérons bien qu’on ne 
persistera pas à vouloir la prolonger en ligne droite 
jusqu’aux galeries Saint-Hubert, comme on en avait 
formulé le projet. Il faut tenir compte de l’architecture 
à laquelle appartiennent les édifices que l’on veut 
dégager. 

Les églises gothiques, construites à une époque où 
les rues resserrées entre les remparts d’une ville fer- 



mée formaient un lacis de voies tortueuses et étroites, 
perdent leur caractère d’élancement vertical quand on 
les isole trop ou qu’on les montre de trop loin. 

Nous nous souvenons encore de la profonde impres¬ 
sion que nous avons ressentie quand, débouchant par 
une rue tortueuse sur une place étroite, nous avons vu 
tout à coup se dresser devant nous la majestueuse 
façade de la cathédrale d’Amiens. Cette subite appa¬ 
rition écrase en quelque sorte le spectateur par l’im¬ 
posante ascension des lignes qui se perdent dans la 
nue. 

Si, au contraire, le monument apparaît de loin, 
grandit peu à peu, le spectateur s’apprivoise insensible¬ 
ment et l’émotion n’est pas obtenue. 

Nous avons eu une démonstration plus frappante 
encore de la vérité de ce principe : la première fois que 
nous avons visité Vienne, les Ringen n’étaient pas 
construits et la Votivkirche, l’une des rares églises 
gothiques modernes réussies, se dressait au milieu 
d’une vaste plaine. Cette église nous fit peu d’impres¬ 
sion. Une dizaine d’années plus tard, repassant par 
Vienne, nous allâmes la revoir et nous fûmes frappé de 
l’effet qu’elle nous produisit, uniquement parce que 
l’espace s’était resserré autour d’elle par suite de la 
construction de la place. 

Les édifices en style classique demandent au con¬ 
traire un point devue plus étendu, parce qu’ils s’étalent 
horizontalement et que leurs dimensions symétriques 
s’apprécient mieux à distance : tel le dôme de Saint- 
Pierre, qui disparaît lorsqu’on s’approche de la basilique 
romaine. 

Il faut encore tenir compte de ce fait que nous ne 
pouvons apprécier les dimensions d’un édifice qu’à la 
condition de trouver un point de comparaison dans son 
voisinage; tel encore l’intérieur de Saint-Pierre de 
Rome : il procure toujours au premier abord un senti- 


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22 


ment de déception au touriste qui a entendu citer ses 
dimensions colossales. Toutes les parties de l’immense 
vaisseau ayant les mêmes proportions, le spectateur 
n’a pas la sensation de leur grandeur réelle ; mais s’il 
s’approche d’un des bénitiers accrochés aux piliers, il 
constate avec étonnement que les petits anges qui en 
supportent la coquille, sont des géants. 

C’est pour ce motif que nous nous sommes toujours 
énergiquement opposé à ce que l’on fît le vide autour 
de notre Palais de Justice. Sa principale qualité est sa 
grandeur; pour que celle-ci nous frappe, il est indis¬ 
pensable de conserver dans son voisinage de modestes 
habitations pour lui servir de repoussoir et d’étalon. 
Isolez le colosse et vous le rapetissez. 


IV 

POINT DE VUE ARCHÉOLOGIQUE. 

Les vieux monuments, les vieilles maisons présen¬ 
tant un caractère artistique ou rappelant un souvenir 
historique, demandent aussi à être préservés de la 
pioche des niveleurs, et il ne faut pas hésiter à dévier 
une rue pour les épargner. 

Nous ne pouvons jeter les yeux sur un vieux plan du 
Bruxelles du seizième siècle sans déplorer amèrement 
la disparition de toutes nos portes (sauf une, la porte 
de Hal). Il suffit de voir combien celle-ci contribue à 
la beauté de nos boulevards, pour s’imaginer l’effet 
qu’eussent produit les autres, si, isolées des murailles 
qu’il était impossible de conserver, entourées de 
squares, convenablement restaurées, elles ornaient 
encore nos promenades. La Giunta de Valence, la muni¬ 
cipalité de Nuremberg ont eu cette heureuse inspiration, 


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et il n’est pas un voyageur qui ne les en félicite, lors¬ 
qu’il se trouve en présence des portes et des tours 
qui faisaient autrefois partie de l’enceinte de ces villes 
et qui ornent aujourd’hui léurs boulevards circu¬ 
laires. 

Trop souvent, les municipalités se laissent entraîner 
à laisser démolir des restes d’anciennes constructions, 
parce qu’elles s’imaginent que leur conservation ne 
présente pas un intérêt assez puissant pour justifier la 
dépense qu’entrainera leur restauration. 

Mais on oublie que si, prise isolément, chacune de 
ces constructions offre peut-être un mince intérêt, 
leur ensemble contribue à l’aspect pittoresque de la 
capitale. 

C’est contre cette erreur que nous avons eu à lutter 
pour préserver la Tour Noire d’une destruction immi¬ 
nente. Nous avons fait valoir à cette époque combien 
les pierres parlent à l’esprit ; elles racontent les souf¬ 
frances, les luttes, les triomphes des ancêtres ; elles 
donnent un corps et une scène aux faits des chroniques ; 
elles excitent la curiosité de la jeunesse et la rendent 
avide de connaître les événements dont elles ont été 
les témoins muets; elles évoquent pour ceux qui con¬ 
naissent l’histoire le tableau des faits qui se sont 
déroulés devant elles; elles rattachent le présent au 
passé et font retentir dans la ville un accent vénérable 
et original qui tranche sur l’uniformité et la banalité 
de la vie moderne. 

Conservons donc précieusement ces témoins du 
passé qui ornent en même temps nos rues de motifs 
pittoresques, évocateurs d’époques et de mœurs an¬ 
ciennes. Ce sont les bornes milliaires que nos pères 
ont semées sur la route de l’histoire de la cité, elles 
marquent les étapes de sa prospérité. 


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— 24 — 


V 

PLACES PUBLIQUES. 

Autrefois, les places publiques étaient uniquement 
des marchés : la Grand’Place en a conservé le souvenir 
dans son nom flamand; la place de Louvain était le 
marché au bétail; le Sablon, le marché aux chevaux; 
les marchés au Bois, aux Porcs, au Fromage, aux 
Grains, aux Herbes, aux Peaux, aux Poulets rappellent 
encore aujourd’hui leur destination primitive; devant 
les principales églises, il y avait quelquefois une petite 
place qui devenait un lieu de réunion, de foire, avant 
ou après les offices. 

Nous ne pensons pas qu’on puisse trouver dans le 
vieux Bruxelles une seule place créée, comme on le 
fait dans les villes modernes, uniquement pour faire 
valoir un monument, un palais, une église, comme la 
place des Palais, la place Poelaert et la place de la 
Société civile ; ou pour amener un repos, une variété 
dans la triste régularité d’un quartier Léopold (place 
de l’Industrie). 

Quand une place n’a pas de destination utilitaire, 
elle est morne et déserte; elle est une création arti¬ 
ficielle manquant de vie et ne justifiant pas son exis¬ 
tence. 

Une place étendue s’explique, quand elle est placée 
au carrefour de grandes artères et qu’elle sert à dégager 
la circulation. 

La place de Brouckere, où cinq grandes rues abou¬ 
tissent, s’est trouvée pour ce motif admirablement 
réussie. 

La place des Martyrs, située en dehors du mouve- 




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— 25 — 


ment, a un air de nécropole encore accentué par le 
monument funéraire qui la décore et la froide symétrie 
des maisons qui l’encadrent 

VI 

PLANTATIONS. 

La végétation s’offre pour rendre quelque gaieté à 
ces espaces ouverts. L’administration communale de 
Bruxelles s’est efforcée d’en user le plus possible, et 
partout où elle a trouvé moyen de planter un arbre, 
elle l’a fait. Nous voudrions que, dans tous les projets 
d’embellissement de la capitale, on s’efforçât de ména¬ 
ger des espaces pour des plantations. Grâce à son 
magnifique Parc, aux anciens remparts transformés en 
boulevards, rattachés au Bois de la Cambre par l’avenue 
Louise, Bruxelles n’a rien à envier aux capitales les 
mieux pourvues de promenades. 

Mais si des vues d’ensemble, que nous essayons de 
dégager par cette étude, avaient présidé au tracé de 
ces avenues, quel effet plus beau, plus pittoresque, 
n’aurait-on pas obtenu ! 

Quand on examine un plan de Bruxelles du seizième 
et même,du dix-septième siècle, on constate que de 
Schaerbeek à l’abbaye de la Cambre s’étendait un 
chapelet de viviers, d’étangs, de petits lacs, alimentés 
par le Maalbeek. 

Si, au lieu de créer à grands frais de déblais et de 
remblais une avenue assez monotone, de la porte 
Louise au Bois, on avait profité des dispositions natu¬ 
relles du terrain pour encadrer ces étangs de prome¬ 
nades un peu plus développées que le cadre trop 
maigre de végétation conservé autour des étangs 
d’Ixclles, on aurait conduit le piéton jusqu’au Bois 



— 2Ô — 


par une des plus admirables promenades qui se puissent 
imaginer, et l’on aurait amené la construction de villas 
mi-urbaines entourées de jardins comme on en voit 
autour de Francfort et de La Haye. Il nous a été donné 
de nous promener récemment dans le Chine de Bourne- 
mouth, où l’on a profité d’un ruisseau pour créer un 
vallon verdoyant couronné de villas enfouies dans 
des jardins; ce vallon conduit à une forêt de pins par 
un chemin serpentant au milieu de bouquets d’arbres, 
le long du ruisseau, qui tantôt s’étale en gracieux 
étangs, tantôt bondit en cascatelles écumeuses. 

Les espaces plantés offrent aussi le moyen de mé¬ 
nager de beaux points de vue que cacheraient des 
blocs de constructions. Nous devons à l’intelligente 
munificence du Roi le square du Rond-Point et le 
parc de Saint-Gilles, qui ont conservé des vues sur 
les étangs d’Ixelles et sur le grandiose panorama de la 
vallée de la Senne. Le parc public de Laeken, dû à la 
même haute initiative, permet au spectateur d’embras¬ 
ser l’énorme fouillis d’habitations ponctué de pignons, 
de tours et de dômes que présente l’agglomération 
bruxelloise. 


VII 

LES FAUBOURGS. 

Autour de Bruxelles, où se révèle une préoccupation 
esthétique dans la restauration de la Grand’Plcce, la 
conservation de vieux monuments, la plantation de 
squares, le tracé de rues pittoresques, s’étend et se 
développe une ceinture de faubourgs où malheureuse- 
mentaucun effort ne vient atténuer la banale sécheresse, 
l’insignifiance absolue de longues rues uniformes, de 
quartiers lotis uniquement au point de vue de la vente 


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des terrains; à part la coquette maison communale 
d’Anderlecht et celle plus majestueuse de Schaerbeek, 
dues au même architecte de goût, aucun monument, 
aucune plantation ne viennent corriger le manque d’in¬ 
térêt que présente cet amas informe de maisons déjà 
plus nombreuses que celles de la cité mère. 

Ce qu’il faut déplorer amèrement, c’est l’abatage de 
tous les arbres qui bordaient les grandes chaussées 
autour desquelles ces faubourgs se sont tout d’abord 
développés; quelles belles avenues elles eussent formées 
menant, par une transition naturelle, aux champs ver¬ 
doyants. 

On compre'nd qu’on ne puisse exiger de communes 
naissantes, obligées de pourvoir immédiatement aux 
exigences d’une ville moderne, de se parer de monu¬ 
ments ; mais pourquoi ne pas demander au décor écono¬ 
mique de la végétation, à la conservation des vieilles 
allées, le moyen d’égayer cet amas de briques, de repo¬ 
ser l’œil du gris uniforme des constructions? 

Seuls les particuliers, dans certains faubourgs, 
spécialement à Saint-Gilles, se chargent, par la diversité 
de leurs habitations, de jeter une note plus vive et plus 
pittoresque dans l’universelle platitude. 

Le même reproche, plus fondé encore, peut être 
adressé aux communes rurales, telles qu’Uccle, Koekel- 
berg, Laeken, Vilvorde, Auderghem, Boitsfort, où les 
citadins aimaient à aller s’asseoir sous de frais ombrages ; 
ces gracieux villages champêtres se transforment gra¬ 
duellement en tristes petites villes. Si bien que nous 
prenons maintenant le train pour aller retrouver la cam¬ 
pagne plus loin. 

Si les administrations de ces sites campagnards 
avaient non seulement eu du goût, mais avaient bien 
compris leurs intérêts, elles se fussent efforcées de 
conserver à leurs communes leur caractère agreste en 
ménageant les bouquets de vieux arbres, les allées om- 





L 


— 28 - 

breuses, les points de vue; en imposant la servitude 
d’un jardinet devant les maisons ; ce qui aurait amené 
les habitants à les orner de plantes grimpantes et aurait 
conservé un aspect riant au village devenu bourg. C’est 
l’aspect champêtre que les Anglais ont su imprimer à 
leurs villas qui procure tant de charme au paysage 
suburbain de leur patrie. 



VIII 

CONSTRUCTIONS PRIVÉES. 

Jusqu’à présent, nous ne nous sommes occupé que du 
plan des villes, de la disposition des places et des plan¬ 
tations, mais il est évident que ce qui concourt le plus 
à leur imprimer un caractère original, c’est le style des 
constructions. 

Un heureux trait de notre caractère national contribue 
puissamment à ne pas donner à Bruxelles l’aspect d’un 
petit Paris, compliment que nos aimables voisins nous 
adressent quelquefois, pensant qu’il nous sera agréable, 
et que nous nous félicitons, au contraire, de ne pas 
mériter. 

Nous n’avons pas, comme les Parisiens, ni comme 
les peuples latins, le goût des grandes casernes divisées 
en appartements et qui donnent aux boulevards et aux 
rues de Paris, un caractère si uniforme. 

Nous sommes de l’avis du Dante : 

.... com* é duro calle 
Lo scmder e'I salir per Valtrui scale ! 

Nous aimons à monter notre propre escalier. 

Comme l’Anglo-Saxon, dont nous sommes cousins, 
nous avons l’amour du home, du foyer familial ; nous 
aimons à orner notre maison, à l’embellir à mesure que 




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29 — 


nos affaires prospèrent ; nous assistons aux efforts ingé¬ 
nieux que font les époux pour agrandir et mettre en 
rapport avec les exigences d’une aisance et d’une famille 
croissantes, la demeure où le jeune ménage avait ins¬ 
tallé d’abord son modeste nid.. 

Les vastes maisons dont un spéculateur français avait 
d’abord garni nos boulevards du centre, l’ont ruiné ; nos 
compatriotes ne pouvaient se résigner à aller les habiter, 
et aujourd’hui encore, elles ne sont occupées en grande 
partie que par des étrangers, des hôtes de passage que 
leurs affaires amènent temporairement à Bruxelles. 

Quand chacun occupe sa maison, il imprime naturel¬ 
lement son caractère, ses goûts à sa demeure ; et l’on a 
bientôt vu le talent de nos excellents architectes se 
conformer à ces mœurs locales. 

Il suffit de parcourir certains quartiers dont la cons¬ 
truction a commencé, il y a une trentaine d’années, pour 
constater les progrès considérables de notre architecture 
et du goût public. 

Ce sont d’abord des maisons platement banales, des 
fenêtres sans cadre, percées dans une façade nue; puis 
apparaissent les ornements empruntés à Athènes et à 
Rome : corniches à denticules, balcons supportés par 
des modillons, fenêtres couronnées de frontons; la 
période suivante est caractérisée par un style de plafon- 
tieur; c’est celui des ornements moulés empruntés à une 
renaissance de convention, bouffie et flasque ; puis vient 
ce que nous appellerions volontiers le style ébéniste, 
parce que les maisons de cette époque ressemblent à 
de grands buffets avec une ornementation convenant 
beaucoup plus au bois qu’à la pierre. 

Aujourd’hui le goût s’est épuré; même quand nos 
architectes emploient les styles classiques, ou des 
membres d’architecture dérivés des styles antiques, ils 
le font avec une meilleure entente de leur signification 
et une plus heureuse application des proportions. 




— 3o — 


Peu à peu, l’esprit national, un moment comprimé, 
a repris sa force et s’est affirmé dans des constructions 
dont les éléments ont été empruntés à la Renaissance 
flamande. 

Cela devait arriver, car c’est un phénomène que nous 
voyons se produire dans toute l’Europe, partout où le 
sentiment national est encore vivace. 

Malgré le cosmopolitisme qui semblait devoir résulter 
de relations plus fréquentes et plus faciles entre les 
peuples, nous voyons ceux-ci rejeter peu à peu les 
oripeaux classiques dont on les avait revêtus pendant 
le dix-huitième siècle et le premier empire, pour revenir 
peu à peu au style national. Les modes exotiques dont 
on s’est engoué de temps en temps, comme l’orienta¬ 
lisme et le japonisme, n’ont pas trouvé d’écho dans 
l’architecture si ce n’est dans quelques rares Eden ou 
Alhambra, d’existence trop éphémère pour compter. 
Ce phénomène se constate dans l’Allemagne centrale et 
du Nord, en Angleterre, en Hollande et en Belgique. 
Les pays latins seuls restent fidèles à l’architecture 
dérivée des ordres classiques, parce qu’elle correspond 
à leur sentiment du beau. L’Autriche, monarchie com¬ 
posite, où aucune tendance particulariste ne peut 
dominer sans soulever de protestation, emprunte ses 
modèles aux palais italiens. 

Pour les constructions particulières, nous sommes 
donc sans crainte ; malgré l’enseignement académique, 
le goût personnel de la nation finira toujours par re¬ 
paraître et par dominer, il suffit de regarder autour de 
soi pour le constater. 


IX 


CONSTRUCTIONS PUBLIQUES. 

Mais il n’en est pas de même quand il s’agit d’édifices 
publics dont la commande appartient à l’Etat ou à la 



commune. Le goût officiel est généralement en retard 
sur le goût public, ou bien le goût officiel s’imagine de 
très bonne foi que lui seul possède les saines traditions 
et que son devoir est de les maintenir. 

L’État agit encore par ses écoles où les règles tradi¬ 
tionnelles doivent naturellement se conserver soigneu¬ 
sement, par ses encouragements qui vont nécessaire¬ 
ment aux artistes qui se conforment à un certain idéal 
officiel. 

L’histoire nous enseigne combien ces tendances sont 
fatales à l’épanouissement de l’art. 

« Il y a plus de dix-sept cents ans vivait un empe- 
« reur romain. Il aimait passionnément l’art, le consi- 
« dérait de haut et l’admirait comme le couronnement 
« majestueux de la culture gréco-romaine. D’un esprit 
« cultivé, doué pour les beaux-arts, il cherchait des 
« jouissances dignes d’un souverain dans l’architecture 
« et dans les chefs-d’œuvre de la peinture et de la 
« sculpture. Il livra à l’activité des artistes un champ 
« comme jamais, avant ni après lui, ne leur fut offert. 
« Des sommes incalculables furent dépensées, si bien 
« que le peuple finit par se plaindre de cette rage im- 
« périale de bâtir. Il réunit dans sa villa Tiburtine 
« des copies de ce qu’il avait trouvé de plus beau dans 
« ses voyages. Les plus célèbres édifices d’Athènes s’y 
« trouvaient reproduits. Et, cependant, la postérité est 
« restée indifférente à cette floraison artistique. 

« Quoiqu’elle se fût presque épanouie sous le soleil 
« de la Grèce, l’éclat de son rayonnement parut em- 
« prunté, parce qu’elle n’éclairait que des reproductions 
« de modèles classiques. 

« L’empereur put élever et décorer des temples 
« grecs, il ne put ressusciter ni des Phidias ni des 
« Polygnote pour animer à nouveau les formes mortes 
« de l’antiquité. 

« Les noms des artistes qui travaillèrent pour lui 


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32 — 


« sont oubliés aujourd’hui. Ils ne furent pas originaux; 
« ils ne copièrent que des types grecs et égyptiens, 
» leur art fut une reproduction d’un vieil idéal sans 
“ empreinte de temps, sans expression locale (i). » 

Le dix-neuvième siècle a eu son Hadrien aussi, et 
nous pouvons constater, en visitant Munich, l’influence 
que le roi Louis de Bavière a eue sur l’art architectural 
de son temps : 

“ Le prince royal de Bavière, lors de son séjour à 
« Rome, parait avoir été saisi d’admiration pour les 
« grands monuments de l’antique cité ; leur contempla- 
« tion l’avait pénétré d’amour pour l’art et semble lui 
« avoir inspiré la résolution de-restaurer l'art germa- 
nique, de faire de sa capitale, le jour où il monterait 

- sur le trône, le centre d’un grand mouvement. Il tra- 
« vailla avec persévérance à réaliser cet idéal pendant 
» son règne, et si le résultat n’a pas été aussi satisfaisant 
« qu’on eût pu l’espérer, il ne faut pas l’attribuer au 

- manque d’encouragement de la part du roi, mais 
** bien au système qu’il suivit, soit par sa propre incli- 

- nation, soit à raison des agents qu’il fut forcé d’em- 
«■ ployer pour réaliser ses dessins. 

« La règle directrice de l’école d’architecture de 
« Munich paraît avoir été de reproduire aussi exacte- 
« ment que possible, en fac-similé, tout édifice réputé 

- grand ou admirable, à quelque pays ou à quelque 
« période de l’histoire qu’il appartint, sans tenir compte 
« de sa destination ou de la place qu’il devait occuper 
« dans la nouvelle capitale. 

u Le roi ordonna à ses architectes de reproduire les 
« monuments qu’il avait admirés à l’étranger. Il en est 

- résulté que Munich est peu de chose de plus qu’un 


(i) Richard Muther Geschichte dsr Ma&rti im Ncunzehnten Jahrhundcrt. 
Munich, 1893. 





— 33 — 


« musée mal arrangé de spécimens desséchés, de styles 
« étrangers, souvent reproduits à une échelle réduite, 
« généralement en plâtre, reproductions plus ou moins 
« fidèles de constructions de toutes les époques, de 
« tous les styles, neuf fois sur dix destinées pour d’au- 
« très usages et exécutées en d’autres matériaux. 

« Si, au contraire, le roi avait insisté auprès de ses 
« architectes pour qu’ils ne copiassent rien, mais cher- 
“ chassent à produire des constructions originales et 
« adaptées à leur usage et au climat de l’Allemagne, il 
« aurait peut-être été le fondateur d’une école qui eût 
« rendu son nom illustre pour la postérité (i). » 

Sachons profiter de ces enseignements du passé. 

Nous ne voyons que deux sources d’inspiration pour 
les artistes qui cherchent à être de leur temps et de leur 
pays. C’est l’interprétation ornementale des formes qui 
dérivent des matériaux employés dans la construction 
et l’adaptation de motifs puisés dans notre architec¬ 
ture nationale à la destination de l’édifice. 

On ne crée pas un style nouveau de propos délibéré, 
sur commande ; les styles d’architecture ont poussé len¬ 
tement, se conformant insensiblement aux exigences 
des matériaux, de l’usage et du climat. 

Depuis le Parthénon jusqu’à notre Palais de Justice, 
on peut observer l’évolution graduelle de tous les mem¬ 
bres de l’architecture et suivre leur filiation à travers les 
styles romain, byzantin, roman, ogival et renaissance. 

Malheureusement, à certaines époques, les archi¬ 
tectes ont méconnu le transformisme de la floraison 
architecturale, en transportant brutalement des édifices 
exotiques sous des climats qui ne leur convenaient pas, 
en les adaptant cruellement, en même temps, à des 
usages auxquels ils n’étaient point destinés. 


(i) James Fbrgusson. History of the modem styles of architecture. London, 1873. 

3 




3 4 


Dans un climat humide, froid et sous un ciel souvent 
sombre, ils ont élevé des constructions conçues pour 
un climat sec, chaud et pour un ciel éblouissant; ils 
ont rompu la tradition nationale pour importer un style 
emprunté à d’autres races qui n’avaient ni notre idéal, 
ni nos besoins. 

Que le lecteur se procure des photographies de 
Saint-Paul de Londres, de Saint-Isaac de Saint-Pé¬ 
tersbourg, de Saint-Nicolas de Potsdam, du Capitole 
de Washington, de Saint-Jacques sur Caudenberg, et 
nous le défions bien de dire, à la seule inspection de 
leur style, quelle nation a élevé ces monuments. 

Ces églises sont, en effet, le produit de ces conserva¬ 
toires de l’art où, à partir du dix-septième siècle, on s’est 
efforcé de figer le développement de l’architecture par 
l’enseignement des académies. 

Mais, nous dira-t-on, êtes-vous donc de l’école de 
Saint-Luc, et voulez-vous reprendre la tradition à partir 
du moyen âge, méconnaissant absolument l’art de la 
Renaissance qui n’a été qu’un retour aux pures formes 
de l’antiquité classique? 

Rien n’est plus contraire à notre pensée. Nous récla¬ 
mons avec instance que l’architecture soit le reflet 
vivant de la civilisation au milieu de laquelle elle se 
développe. 

Si une partie considérable de notre société considère 
que l’idéal chrétien doit seul être poursuivi, rien de 
plus naturel- pour ceux qui ont cette foi que d’aller 
chercher leurs inspirations dans l’art essentiellement 
catholique du moyen âge, en évitant avec soin l’influence 
païenne de la Renaissance. Nous croyons aussi que 
lorsqu’il s’agit de construire des églises, des couvents 
et même des habitations pour de pieux catholiques, 
l’art roman et l’art gothique sont les vraies sources 
d’inspiration. Dans ces limites, nous applaudissons aux 
efforts persévérants des académies de Saint-Luc. Tout 








— 35 — 

critique impartial doit reconnaître qu’ils n’ont pas été 
stériles et qu’ils ont déjà produit des résultats remar¬ 
quables. 

Mais l’artiste qui donne un champ plus étendu et 
plus humain à son activité ne peut méconnaître l'évo¬ 
lution qu a produite au quinzième et au seizième siècle, 
dans les arts comme dans les lettres, le retour à l’étude 
de l’antiquité encouragée par les papes eux-mêmes. Ce 
serait elfacer d un trait de plume l’une des périodes les 
plus brillantes de la civilisation moderne; elle fut 
vraiment un renouveau, ses œuvres respirent une jeu¬ 
nesse, une joie de vie, une vitalité féconde, qui les 
distinguent absolument de celles de la période acadé¬ 
mique. Celle-ci coïncida avec la constitution des monar¬ 
chies absolues au dix-septième et au dix-huitième siècle. 

Cela est si vrai que l’on peut nettement distinguer 
dans l’architecture de cette époque une Renaissance 
française, une Renaissance germanique, une Renais¬ 
sance anglaise, une Renaissance Scandinave, et que, 
même en Italie, Rome, Florence et Venise eurent 
chacune une Renaissance spéciale. Il suffit de com¬ 
parer entre eux le palais Giraud de Rome, le palais 
Strozzi de 1* lorence et le palais Vendramin de Venise 
pour s’en rendre compte. 

1 reuve évidente que cet art nouveau, quoique pre¬ 
nant racine dans la terre antique, diversifiait ses 
rameaux d’après les climats où il s’épanouissait. 

Quand on se rappelle les châteaux de la Loire : 
Chenonceaux et Chambord; ceux d’Allemagne : Heidel¬ 
berg et Torgau; ceux d’Angleterre : Longleat et Wol- 
laton, ceux du Danemark : Roscnborg et Frederiks- 
borg,on ne peut assez admirer la souplesse avec laquelle 
les éléments architectoniques empruntés aux styles 
classiques s y plient aux exigences du climat et au goût 
de la race. 





36 — 


qu’à la fin du dix-septième siècle, les constructions con¬ 
servent, vis-à-vis des ordres classiques, une liberté 
d’allure qui prouve que nos architectes les dominaient, 
qu’ils les employaient, non en esclaves mais en maîtres. 
Anvers, Bruges, Malines ont conservé des maisons qui 
attestent une force créatrice et une fantaisie primesau- 
tière qui se révèlent dans tout leur épanouissement à 
notre célèbre Grand’Place; là palpite une vie nationale 
absente des monuments classiques figés dans la tyrannie 
de leurs modules impeccables. 

L’impression est, en effet, tout autre devant la sèche 
copie d’ordres antiques dont la colonnade du Louvre, 
les Propylées de Munich, le Muséum de Berlin, la 
National Gallery de Londres et le palais des Beaux- 
Arts de Bruxelles nous offrent des échantillons. 


X 

POINT DE VUE ADMINISTRATIF. 

Les administrateurs d’une ville n’ont pas seulement 
à compter avec les facteurs dont nous venons de passer 
la revue, il en est un dernier qu’ils ne peuvent négliger. 
C’est celui qui comprend les intérêts des habitants 
obligés de déguerpir et ceux des contribuables obligés 
de payer les dépenses qu’entraînent toujours les grands 
travaux publics. Quand le déguerpissement frappe des 
négociants et spécialement des boutiquiers, il est sou¬ 
vent désastreux pour eux, quelle que soit l’élévation de 
l’indemnité de délogement qui leur est allouée. 

Si considérable qu’elle puisse être, elle ne compense 
pas toujours le désarroi que le changement de place 
jette souvent dans la clientèle d’une maison de com¬ 
merce. 

Beaucoup de clients n’entrent souvent dans un maga- 



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- 37 - 

sin que parce qu’il se trouve sur leur route habituelle 
ou par suite d’une longue habitude. Déplacez-le, trans¬ 
formez la voirie aux abords, et voilà les acheteurs dis¬ 
persés aux quatre coins. 

Nous pourrions citer telle rue démolie, qui avait une 
spécialité de vente qui n’a jamais pu être recons¬ 
tituée, parce que les courants de la circulation ont pris 
une autre direction. 

Pour se résoudre donc à provoquer une telle pertur¬ 
bation dans les moyens d’existence d’un grand nombre 
de laborieux bourgeois qui vivent honorablement de 
leur profession et qui souvent de père en fils sont logés 
à la même enseigne, il faut une raison puissante d’inté¬ 
rêt public. Et si des solutions moins perturbatrices 
qu’un grand bouleversement peuvent être trouvées, ce 
serait une faute de ne point les employer. 

Les auteurs de plans grandioses ne songent jamais 
aux souffrances des petits et des humbles qu’ils écrasent 
sous les décombres de leurs demeures, qu’abat la pioche 
du démolisseur. 

Quant aux contribuables, ils ont certes le droit de 
réclamer de ceux qui gèrent les finances de la cité qu’ils 
proportionnent les travaux et les embellissements aux 
ressources de la caisse communale. A démolir et à re¬ 
construire sans cesse, celles-ci s’épuisent vite, car il est 
démontré aujourd’hui par de nombreux mécomptes que 
presque toute opération immobilière se solde en perte. 
Bruxelles qui, sous l’impulsion de nécessités impé¬ 
rieuses, a dû se transformer rapidement, en a fait la 
rude expérience. Nous avons eu l’occasion, dans la 
séance du 4 décembre dernier, de démontrer au conseil 
communal qu’en vingt ans, si les recettes de notre 
budget avaient triplé, par contre les impôts avaient 
quintuplé, que dans ce même espace d’années notre 
dette avait décuplé. 


De telles constatations doivent engager à la pru 





— 38 — 



r 

I 


dence et encourager les administrateurs à résister à des 
entraînements irréfléchis, le plus souvent provoqués 
par l’intérêt exclusif de ceux qui profitent seuls des 
grands travaux publics. 

XI 

CONCLUSION. 

C’est à la lumière de l’étude critique que nous venons 
de faire et en se plaçant à un point de vue qui domine 
les intérêts particuliers, la vanité d’auteurs de plans, 
que nous voudrions voir examiner ce qu’il convient de 
faire pour la Montagne de la Cour et pour l’agran¬ 
dissement de nos musées, question qu’on a liée à la 
première. 

Suivons le plan que nous nous étions tracé et pla¬ 
çons-nous d’abord au point de vue de l’ingénieur. 

Il est acquis aujourd’hui que ce n’est pas dans le 
bloc de maisons compris entre la Montagne de la 
Cour, la rue Villa-Hermosa, la rue Terrarken, la rue 
des Sols et le Cantersteen que peut être trouvée la voie 
en pente douce qui doit mettre en communication le 
haut et le bas de la ville. 

Dès lors, que reste-t-il à faire dans ce quartier? 

Deux choses seulement : assainir la rue des Trois- 
Têtes et les ruelles avoisinantes, substituer à la partie 
étranglée de la Montagne de la Cour une rue plus 
large, suffisante pour la circulation des voitures. 

Où doit commencer cette dérivation ? 

Là seulement où elle est nécessaire; à hauteur de 
l’étranglement. 

Quelle doit être sa pente? 

Elle ne doit pas être supérieure à celle de la partie 
de la Montagne de la Cour comprise entre la rue 
Notre-Dame et la place Royale. 




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- 3g - 

Faut-il toucher à la partie supérieure de la Montagne 
de la Cour? 

Non, car sa largeur suffit à la circulation, et sa pente 
de o m , 7 * est l’inclinaison minimum qui peut être obte¬ 
nue dans le quartier que nous avons délimité plus 
haut. 

Y aurait-il utilité à commencer la dérivation à la 
hauteur de la rue Villa-Hermosa afin de confondre son 
amorcement avec celui de la rue courbe? 

Non, car il vaut mieux conserver à la partie supé¬ 
rieure de la Montagne de la Cour sa circulation et son 
animation actuelle, troubler le moins qu’on pourra le 
commerce de cette artère active et exposer le moins 
possible nos administrés à perdre leur clientèle par 
suite d’un déplacement. 

Il résulte de cet examen des conditions du problème 
de la viabilité, à cet endroit, qu’aucune considération 
technique ne milite en faveur d'une solution plus coû¬ 
teuse que celle que nous avons indiquée. 

Prenons maintenant le point de vue archéologique : 
la solution que nous défendons-a l’avantage de laisser 
intacte la Montagne de la Cour depuis la place Royale 
jusqu’au Cantersteen. 

Nous n’ignorons pas qu’aux yeux de bien des gens, 
c’est là non seulement un mince avantage, mais même 
un défaut de notre projet. Heureusement, les artistes 
et tous ceux qui éprouvent un amour de fils pour leur 
vieux Bruxelles partagent notre sentiment. Les Bruxel¬ 
lois sont malheureusement souvent blasés sur les 
beautés locales de leur ville, et nos écrivains n’en ont 
pas assez fréquemment signalé les côtés pittores¬ 
ques (i). Nous avons rencontré plus d’un étranger et 
notamment un ministre accrédité auprès de notre Cour, 


(i) Nous en exceptons cependant M. Camille Lemonnierqui, dans La Belgique 
et dans les Capitales de l'Europe , a mis en relief les beautés propres à nos rues. 


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40 


homme de goût et d’érudition, qui étaient enthou¬ 
siastes de l’aspect de nos vieux quartiers. 

A ceux qui ne comprennent pas ces appréciations, 
nous conseillons de remonter le Marché-aux-Herbes, la 
rue de la Madeleine et la Montagne de la Cour, par 
une nuit claire, quand la circulation des piétons et des 
voitures ne peut plus distraire leur attention, et d’ob¬ 
server comment le hasard a merveilleusement disposé 
les habitations le long de la vieille chaussée serpen- 
tueuse. 

Grâce à ces sinuosités, les maisons ne se cachent 
pas dans les perspectives effacées de la ligne droite, 
des pans de façades apparaissent successivement à 
mesure que la pente se gravit ; dans la demi-obscurité, 
l’œil, moins occupé des détails, perçoit des masses qui 
forment des blocs superposés, et les déchiquetures des 
toits découpent le ciel en zigzags étranges. 

S’il est vrai que le beau pittoresque résulte d’effets 
de contraste, de l’accentuation de certaines formes pro¬ 
curant l’impression de grandeur, de la parfaite adapta¬ 
tion aux conditions de milieu, de l’imprévu qui provoque 
notre curiosité et renouvelle nos sensations, on peut 
dire que cette longue voie sinueuse, où nous croyons 
retrouver les traces des générations qui les ont parcou¬ 
rues pendant des siècles, est une artère vitale de notre 
vieille ville et un des traits de sa beauté. On ne saurait 
la dénaturer sans lui faire une blessure mortelle. 

La Montagne de la Cour forme la suite naturelle de 
la rue de la Madeleine, elle la complète, et ce serait 
faire tort à celle-ci que de la conduire directement à un 
quartier moderne. 

Conservons le plus possible à notre vieille ville son 
cachet ancien et local; ne permettons pas au quartier 
officiel du plateau supérieur d’épancher sur elle sa 
raideur et sa froideur. 

C’est le quartier des palais et des hôtels princiers, 



conçu à une époque où les règles académiques empê¬ 
chaient de comprendre la valeur et la poésie des quar¬ 
tiers bourgeois. 

Nous n’ignorons pas qu’un des avantages que l’on 
fait valoir en faveur du redressement de la Montagne de 
la Cour, c’est-à-dire d’un alignement rectiligne s’éten¬ 
dant de la place Royale à la rue de l’Empereur, est un 
de ceux que nous avons indiqués comme à rechercher : 
la tour Saint-Michel se présente précisément dans l’axe 
de la place Royale. Mais quelque désirable qu’il soit 
de procurer des points de vue sur les clochers ou les 
beffrois, nous n’hésitons pas à y renoncer quand nous 
nous heurtons à l’impossibilité de l’obtenir sans 
augmenter la pente déjà trop raide de la rue qui nous 
occupe. Par contre, une rue courbe satisfera bien 
mieux à d’autres conditions esthétiques qu’il ne faut 
pas négliger. 

Supposons que, par l’appât de primes, on obtienne 
des constructeurs qu’ils élèvent des maisons à pignons, 
à bretèches, on peut s’imaginer l’aspect pittoresque que 
présentera une pareille rue, vue du Cantersteen et de 
la rue Saint-Jean. 

Nous avons dit que la transformation de la Montagne 
de la Cour se liait à l’agrandissement de nos musées. 
L’accroissement des collections et la nécessité de les 
mettre à l’abri du feu ont déjà fait surgir plusieurs 
projets. 

Quel serait le programme que nous donnerions à 
l’architecte chargé d’élaborer un plan d’agrandissement 
des bâtiments du musée? 

Nous inspirant de l’étude que nous venons de faire, 
ce ne serait assurément pas celui qui semble avoir été 
suivi jusqu’à présent, et dont le palais des Beaux-Arts 
paraît constituer la première partie. 

Quel que soit le mérite, au point de vue de la pureté 
classique, du portique corinthien élevé rue de la 



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— 42 — 



I 


Régence, ou de la grande salle imitée de la cour d’un 
palais italien, nous ne saurions approuver ce qui a été 
fait ni au point de vue du style adopté, ni au point de 
vue de l’usage auquel ce palais est destiné. 

Comme style, il ne se rattache même pas à celui des 
palais et des hôtels du-quartier du Parc, car, dans le 
style Louis XVI, on trouve une grâce élégante toute 
moderne et une adaptation aux nécessités de l’usage 
qui ne se rencontrent pas dans les copies des monu¬ 
ments antiques. 

Nous donnerions donc comme premier thème de 
tenir compte de la topographie de l’emplacement ; loin 
de dissimuler les différences de niveau à grand renfort 
de remblais, nous recommanderions d’en tirer parti. 

Le plateau sur lequel se dresse le musée occupe le 
sommet d’un éperon de la colline qui domine la rue 
de l’Empereur et est limité par deux ravins profonds : 
la Montagne de la Cour et la rue de Ruysbroeck. 

Faisons-en l’acropole de notre art national. Les 
Athéniens avaient enfermé dans leur Parthénon le pal¬ 
ladium de leur cité. Notre art national n’est-il pas le 
palladium de notre patrie? Celui qui conserve et fortifie 
le plus l’amour que nous lui portons? 

Pourquoi, dès lors, enfermer les chefs-d’œuvre de 
l’art flamand dansun édificegréco-romain? Donnons-lui 
plutôt un caractère flamand qui proclame au loin sa 
destination. 

L’artiste satisfera d’autant plus facilement à ce pro¬ 
gramme à la fois poétique, rationnel et patriotique, que 
sur l’emplacement du musée se dressaient fièrement 
les tourelles pittoresques du palais de Nassau. Quel 
admirable thème à développer pour un architecte doué 
d’un peu d’imagination et qui sent vibrer en lui la fibre 
nationale que la silhouette mouvementée et pittoresque 
du vieux palais des princes d’Orange! 

Qu’on note bien que nous ne demandons ni la copie, 


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- 4 3 - 


ni la reproduction des aquarelles de la Bibliothèque de 
Bourgogne; mais n’est-il pas d’une clarté évidente pour 
tout esprit non prévenu, qu’à cette place et pour cette 
destination si éminemment nationale, c’est au vieil art 
flamand et non au vieil art grec qu’il faut demander 
l’inspiration première? 

Bâti au quinzième siècle, le palais de Nassau était 
construit en ce style gothique fleuri qui fait pressentir 
la Renaissance et qui s’allie même parfaitement avec la 
décoration plus souple du style italien. On a trop médit 
des styles de transition. Reflétant l’esprit de leur époque, 
ils sont aussi logiques que les styles prétenduement 
purs. Les styles sont dans un devenir constant, obéis¬ 
sant ainsi au milieu qui se transforme lui-même. 

Il a fallu que les rhétoriciens de l’architecture 
fixassent en des canons inflexibles les formes antiques 
pour donner à celles-ci l’invariabilité qui n'existait pas 
dans l’antiquité. Passez en revue les temples doriques 
que le temps a respectés, vous n’en trouverez pas deux 
dont les chapiteaux aient la même forme ou les colonnes 
les mêmes proportions (i). 

Nous dirions donc à l’architecte : Puisque vous ne 
pouvez vous départir de certaines formes tradition¬ 
nelles et créer de toutes pièces un style absolument 
nouveau, quand vous avez à construire un édifice 
public, au lieu de feuilleterVignole, recourez aux restes 
de notre art national, à quelque monument que 
Bruxelles a perdu ; inspirez-vous des souvenirs histo¬ 
riques que conserve l’emplacement qui vous est assigné ; 
respectez les irrégularités des contours de la colline, 
tirez-en parti pour donner des aspects pittoresques à 
votre édifice. 


(i) Nous avons vu le Parthénon, le Théséion et les temples de Pæstum ^de 
Sélinonte, d’Egine et de Sunium. Chacun d’eux a son caractère spécial. 


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— 44 — 


Loin d’aliéner ainsi la liberté de votre imagination, 
nous lui donnons, au contraire, une base solide sur 
laquelle elle s’appuiera pour prendre un élan plus 
original et plus puissant. Nous avons à Bruxelles des 
exemples qui démontrent combien cette marche est 
féconde en heureux résultats : quand un de nos archi¬ 
tectes les plus estimés, un esprit original et bien fla¬ 
mand, qui ne s’est jamais pétrifié en un style immuable, 
mais qui a toujours cherché une note à la fois person¬ 
nelle et nationale dans ses œuvres, M. Beyaert, eut 
terminé le square du Petit-Sablon, il a rencontré 
l’admiration unanime. 

C’est que cet architecte de talent s’était souvenu que 
devant l’ancien palais des ducs de Brabant s’étendaient 
les bailles , genre de clôture propre à la Flandre. S’ins¬ 
pirant de cet exemple, M. Beyaert a repris ce thème 
de clôture, l’a interprété et développé, l’adaptant admi¬ 
rablement à un enclos où l’on voulait symboliser les 
métiers et glorifier les héros du seizième siècle. Ce qui 
montre bien encore le parti qu’un artiste de mérite peut 
tirer d’un programme qui, au premier abord, semble 
lier sa liberté, ce sont les constructions que M. Beyaert 
achève en ce moment pour le ministère des chemins 
de fer, rue de Louvain et rue Ducale. 

Cet hôtel devait se relier à ceux des autres minis¬ 
tères construits vers 1780, en style Louis XVI, par un 
architecte français, Guimard. 

M. Beyaert, tout en respectant l’ordonnance géné¬ 
rale de ces hôtels, a su donner une interprétation 
flamande à un style essentiellement français; à la 
monotone couleur blanche des hôtels de la rue de la 
Loi il a, en rendant les matériaux apparents, substitué 
un coloris qui satisfait notre œil flamand et qui convient 
à notre ciel trop souvent gris. 

La froide uniformité des corniches horizontales 
a été atténuée par l’accentuation des lucarnes et des 


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Montaigne de la Cour 
Projet du Collège 


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— 45 — 

cheminées qui sont devenues des éléments déco¬ 
ratifs. 

On objectera peut-être qu’en employant le même 
style Louis XVI pour les agrandissements du musée, on 
mettrait les nouvelles constructions en harmonie avec 
la partie édifiée pour Charles de Lorraine. C’est vrai; 
mais pourquoi reprendre un style étranger, introduit 
chez nous à l’époque où il était de bon ton dans toutes 
les cours de suivre la mode française, alors que nous 
avons des styles nationaux et que, du reste, la cour 
intérieure du musée et la chapelle Saint-Georges 
montrent encore leur architecture du quinzième siècle? 

La Chronique des travaux publics demandait récemment 
une jonction entre le musée ancien et le musée moderne 
et suggérait pour l’obtenir la construction d’une gale¬ 
rie extérieure du côté de la rue de Ruysbroeck. 

Cette galerie existait probablement autrefois et sa 
construction ne serait qu’une reconstitution de l’état 
ancien du palais. 

De cette galerie on jouirait d’un admirable panorama 
de Bruxelles, elle permettrait de dissimuler la façade 
lépreuse que présentent de ce côté les bâtiments du 
musée. 

Les tours, les tourelles, les échauguettes et les 
pignons de l’ancien palais de Nassau couronneraient 
admirablement la colline, elles ajouteraient un relief 
îouveau à la ville et signaleraient de loin à ses citoyens 
le prix que la patrie attache aux joyaux de son art 
national (i). 

Il y a un parti merveilleux à tirer, un effet grandiose 
à obtenir de la hauteur sur laquelle se dresse le musée. 
Mais les styles purement classiques sont impuissants 


(i) Nous devons à l’obligeance de M. Émile Bruylant de pouvoir donner une 
planche représentant l’ancien hôtel de Nassau, extraite de l'ouvrage de Louis 
Hymans, Bruxelles à travers les âges. 


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à donner l’expression de l’ascension verticale. Ils 
n’arrivent à élever leurs monuments que par superpo¬ 
sition ; comme les géants antiques ils entassent Pélion 
sur Ossa. 

L’architecte de Saint-Pierre de Rome, voulant mon¬ 
ter plus haut que celui du Panthéon, a pris sa coupole 
• et l’a plantée sur un palais italien; l’architecte de notre 
palais de justice, pour dépasser Bramante, a juché son 
dôme sur un étage supplémentaire. 

Ce sont là de pauvres inventions. Les architectes du 
moyen âge seuls, les romans d’abord (i), les gothiques 
mieux encore, ont su trouver l’ascension organique des 
lignes verticales, depuis la base de leurs monuments 
jusqu’au fleuron terminal des flèches de leurs cathé¬ 
drales et de leurs hôtels de ville. 

Tout le côté sud du palais pourrait être dégagé par 
une rue très utile, contournant sa base, depuis le 
square du palais des Beaux-Arts et menant par une 
pente très douce au Cantersteen. 

* 

* * 

La ville de Bruxelles s’est souvent plainte de ne 
pouvoir s’agrandir, sa situation vis-à-vis des faubourgs 
échappant aux obligations d’une capitale justifie ses 
réclamations. 

Elle doit, pensons nous, renoncer à l’espoir d’annexer 
les communes suburbaines. Qu’elle en prenne donc son 
parti ; comme la cité de Londres, elle restera le centre 
d’une vaste agglomération. 

Ces faubourgs sans traditions historiques, sans passé 
glorieux, sans monuments, construits par des spécula¬ 
teurs de terrains, formeront autour de Bruxelles une zone 
banale, ressemblant à une ville moderne quelconque. 


(i) Voir l'harmonieuse alternance des colonnes de la grande nef de la cathé¬ 
drale de Spire. 



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Bruxelles restera le noyau primitif, la cité mère. 

Que notre ville préserve donc son caractère local, non 
par un étroit esprit de clocher, mais par patriotisme, par 
herte des legs des ancêtres, par respect filial pour les 
souvenirs du passé ; de telle sorte que tout Belge péné¬ 
trant dans l’antique écu que dessine la ceinture ver¬ 
doyante des boulevards, y sente palpiter son cœur 
comme s’il rentrait au foyer paternel. 








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PAM PHLET BINDEft 

* Syracuse, N.Y. 
HUI Stockton, Colif. 


COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES (ave) 

AA 9057 B8722 C.1 

Esth etique des villes^ 


2003898199 


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